Prisons secrètes de la CIA: un suspect de terrorisme raconte sa détention

WASHINGTON (AP) - Détenu clandestinement pendant deux ans et demi par les Américains et les Pakistanais, Marouan Jabour, un Palestinien soupçonné de terrorisme, a été battu, brûlé au fer rouge, enchaîné, maintenu sans vêtements pendant un mois… Un témoignage rare sur les prisons secrètes de la CIA, rapporté par l’organisation Human Rights Watch (HRW).

Jabour, 30 ans, pense avoir été détenu dans un centre de détention secret en Afghanistan. Il a ensuite été transféré l’été dernier en Jordanie, puis remis aux Israéliens en septembre. Six semaines plus tard, il était libéré dans la bande de Gaza où est sa famille.

Les responsables américains de la lutte antiterroriste ont refusé de confirmer les propos de Jabour, qu’ils considèrent toujours comme un dangereux membre d’Al-Qaïda. Selon l’un d’eux, qui a requis l’anonymat, Jabour était en contact direct avec les chefs opérationnels du réseau d’Oussama ben Laden, avait des liens avec ses programmes chimiques et bactériologiques et projetait d’attaquer les soldats américains en Afghanistan.

HRW, qui a interviewé Jabour en décembre, demande que le président américain George W. Bush révèle le sort de l’ensemble des suspects de terrorisme arrêtés depuis 2001, dont au moins 16, selon l’organisation de défense des droits de l’homme, dont on reste à ce jour sans nouvelles aucunes, ont été détenus dans des prisons secrètes de la CIA.

L’ONG cherche également à savoir ce qui est arrivé à 22 autres prisonniers, peut-être passés par les geôles clandestines de l’Agence centrale du renseignement, ces "limbes" dont le président George W. Bush a publiquement reconnu l’existence en septembre dernier, annonçant que les 14 derniers détenus de ce programme avaient été transférés sur la base de Guantanamo, à Cuba.

Dans un communiqué, Paul Gimigliano, porte-parole de la CIA, assure que le programme d’interrogatoires de l’agence a été mené dans le respect de la légalité et qualifie le transfert de détenus vers d’autres pays "d’outil essentiel et licite dans la lutte contre le terrorisme". "Les Etats-Unis ne se livrent pas à la torture (…) et ne transfèrent personne vers d’autres pays à des fins de torture", affirme-t-il.

Au cours de son entretien avec HRW, Jabour a reconnu seulement avoir eu des liens avec des militants arabes. Il a admis s’être entraîné dans un camp afghan en 1998, être retourné en Afghanistan en 2001 quelques semaines et avoir aidé des militants arabes qui ont fui le pays en 2003.

Jabour raconte avoir été arrêté à Lahore, au Pakistan, en mai 2004. Il a déclaré avoir subi de graves sévices pendant plus d’un mois aux mains de geôliers pakistanais: passages à tabac, brûlures au fer rouge et une ficelle serrée autour du pénis pour l’empêcher d’uriner.

Plus tard, sous la garde des Américains, il a été maintenu sans aucun vêtement pendant six semaines. Il a fait état de conditions de détention déjà rapportées par d’autres détenus: musique diffusée à un volume élevé, chaînes, petites cellules isolées. Il raconte également avoir été enchaîné au mur de sa cellule de telle manière qu’il ne pouvait se mettre debout.

Il précise toutefois que ses conditions de détention se sont améliorées progressivement: Jabour a fini par être transféré dans une pièce plus grande et tranquille et a eu accès à des livres. Un an après le début de sa détention, il a été autorisé à voir un film par semaine.

Après avoir été remis aux Israéliens le 18 septembre, il a rencontré un avocat et un juge, et a été libéré quelques semaines plus tard.

HRW a une liste de 16 personnes dont elle pense qu’ils ont été entre les mains de la CIA, notamment Mohammed Omar Abdel-Rahman, fils du "cheikh aveugle" commanditaire du premier attentat contre le World Trade Center de New York, en 1993.

L’organisation craint que certains aient été renvoyés vers des pays où la torture est monnaie courante, comme la Syrie, l’Algérie, l’Egypte et la Libye.

Le fait que le gouvernement américain ait recours à de telles pratiques "sape gravement son autorité morale sur les droits de l’homme", affirme HRW